Qu’est-ce que les Adages ?
Les Adages ne sont pas un recueil de proverbes. Érasme fut l’un des lecteurs les plus encyclopédiques de son temps. D’une certaine façon, les Adages sont ses notes de lectures, mais d’un type assez particulier. Il n’y consigne pas seulement ce qui est intéressant,mais ce qui est bien dit. La nuance a son importance. Il ne s’agit pas de s’extasier sur la beauté des auteurs anciens, mais d’apprendre à réutiliser leurs formules. Les modèles ne doivent pas stériliser le lecteur béat, maisau contraire renforcer ses propres capacités à s’exprimer.Le choix n’a doncpas de visée idolâtrique, mais pédagogique. Les contemporains ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et l’on retrouve des adages « érasmiens » à chaquepage des humanistes sans qu’aucun ne juge utile de citer sa source. En publiant ses adages, Érasme apportait une contribution de choix à l’élaboration de la langue humaniste commune. Qu’est-ce qui a guidé son choix ? Avant tout, ses goûts personnels et le plaisir de partager ses enthousiasmes. Le résultat est un chef d’œuvre deforme « ouverte », une sorte de conversation à bâtons rompus avec le lecteur. Il nous introduit dans sa « bibliothèque idéale », choisit pour nous le bon livre, l’ouvre à la bonne page et la bonne ligne, puis nous l’explique dans un style alerte. Nous pouvons sans scrupule ouvrir les Adages n’importe où et les refermer quelques lignes plus loin, sans avoir le sentiment d’avoir manqué un maillon essentiel du raisonnement. En cela, ils s’inscrivent dans le droit fil des formes littéraires ouvertes chères aux humanistes : silves, conversations,épigrammes et autres miscellanées. Ils sont l’antidote aux traités dogmatiques« fermés » de leurs ennemis scolastiques

Citations de quels auteurs?

Les Adages sont un manuel de style autant que la voie royale d’accès à la littérature antique. Nous y trouvons un nombre impressionnant d’au-teurs, rassemblés au fil des lectures d’Érasme. Autant dire qu’un moderne s’y perd, car ils sont présentés dans un désordre soigné et volontaire. Parfois,le même auteur ou le même ouvrage est cité dix fois de suite, (200 fois pour Homère ou Antigone de Sophocle). Certains n’apparaissent qu’une seule foiset ne reviennent jamais. Certains ont droit à quelques mots de présentation. D’autres sont supposés connus, parfois accompagnés d’un qualificatif, tel Platon « le Comique ». De fait, Érasme se contente de les mentionner commele faisaient Athénée ou Aulu-Gelle. Enfin, ils ne sont jamais présentés dans un quelconque ordre chronologique. Les Adagesne sont donc pas un traité d’histoire littéraire, ni d’histoire tout court. Ils sont même un anti-traité.

De quoi parle Érasme ?

Les sujets abordés sont d’une variété infinie. Les Adages traitent de philologie, d’ethnographie, de musique, d’histoire, de littérature et de médecine,aussi bien que de cuisine ou de vêtements. On remarquera qu’Érasme choisit de préférence ses exemples dans les exceptions, plutôt que dans la règle. Sans doute parce qu’ils sont plus faciles à retenir et parce qu’ils maintiennent la curiosité du lecteur en éveil.


Les citations

Érasme cite toujours ses sources, mais se contente d’indiquer les chapitres des ouvrages.


Présentation du recueil d'adages par Erasme

Érasme de Rotterdam À William Mountjoy,très illustre baron d’Angleterre.
Lors d’un séjour à Paris, il y a longtemps, j’avais composé, en l’espacede quelques jours à peine, une sorte de petit florilège de proverbes ; je l’avais fait — de manière fort peu rigoureuse, à dire vrai, etsans que j’eusse, pour tout dire, à ma disposition le moindre ouvrage grec — à votre intention, très honoré William Mountjoy, à titre privé bien sûr, en lieu et place d’un petit traité, car j’avais remarqué votre goût particulier pour ce genre d’écrit. Certains, avec l’empressement que l’on sait — mais cet enthousiasme démesuré à mon égard était déplacé —, prirent soin de le diffuser et de le faire imprimer, mais si mal qu’on aurait dit qu’ils l’avaient fait sans avoir l’esprit à leur entreprise. Et pourtant, composé et édité dans les conditions que je viens de dire, le recueil obtint un succès inattendu, qu’on impute ce succès à votre génie ou à son génie propre. Ceux qui aspiraient à une littérature un peu raffinée y avaient, semblait-il, trouvé un tel secours qu’ils déclarèrent avoir une dette immense envers Votre Grandeur, et même une dette certaine envers nous pour le cœur que nous avions mis à l’ouvrage. Ainsi donc,pour réparer les coquilles qui s’étaient glissées dans la première édition et récompenser,en leur offrant un travail revu et augmenté, tous ceux qui avaient manifesté leur intérêt pour chacun de nous deux, pour aider en outre cet amour dela culture qui ne cesse de croître de jour en jour dans votre Angleterre, j’ai remis mon ouvrage sur le métier, après m’être procuré cette fois à peu prèstous les outils de littérature grecque dont j’avais besoin,et j’ai constitué un recueil de plus de trois mille deux cents adages — pourquoi ne pas appliquer ici les dénombrements qu’on applique aux thesaurus? — empruntés à une multitude d’auteurs.

J’avais envie, tant qu’il y a — comme on dit — de l’huile dans la lampe,d’ajouter de belles métaphores, d’élégantes formules, de sublimes maximes, de gracieux jeux de mots, de poétiques allégories, tout cet équipement qui,me semblait-il, s’apparentait au genre de l’adage et pouvait contribuer à enrichir et embellir mon discours.